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Théorie du complot : personne n’est immunisé à priori

Depuis que l’on peut s’informer sur internet, il devient beaucoup plus facile d’écouter des points de vues différents de ceux diffusés par les grands médias. La liberté de penser y gagne, mais les théories du complot aussi ! C’est précisément au non de l’esprit critique et parce que l’on est capable de douter du discours établi, que l’on est parfois amené à douter face à une vidéo dénonçant des pratiques bancaires choquantes, ou bien à la lecture d’un message alarmant que le petit cousin par alliance a fait suivre.

Personne n’est immunisé à priori contre la théorie du complot, maintenant, mieux on sait comment ça fonctionne et plus on est capable de l’éviter. Rudy Reichstadt, Observatoire du conspirationnisme

Le nouveau site d’information Spicee qui a pris le parti de ne produire que des vidéos, a réalisé une expérience très intéressante sur le sujet : composer une vidéo reprenant les éléments classiques d’une théorie du complot,

Théorie du complot, récit explicatif concurrent de la version communément acceptées des faits. Thèse qui va placer en son coeur l’idée d’un complot, sans jamais le prouver.
la poster sur youtube, et observer comment elle se diffuse.

L’élaboration d’un discours complotiste se fait par une mise en relation tout azimut de faits, sans que les liens ne soient prouvés. Ce sont des liens qui en disent plus sur l’imaginaire et le psychisme de ceux qui les élaborent que sur la réalité. La recette d’une théorie du complot c’est « une touche d’invérifiable, un pincée de vrai, une goutte de probable, et beaucoup, beaucoup de faux ». Le plus grand piège d’un discours complotiste est qu’il contient toujours de petits éléments de vérité. Le risque est donc de se laisser endormir par ces éléments et d’avaler le reste, mis en confiance par ces éléments vérifiés.

A retenir pour se mettre en alerte lorsqu’une information que l’on croise comporte plusieurs de ces points, les éléments typiques d’une théorie du complot sont les suivants :

  • élément choquant : violent ou morbide, en particulier en accroche
  • un ton martial, dramatique de la voix off, visuels effrayants (tête de mort ou autre)
  • rejet global des médias, des États, des politiques, des scientifiques
  • animé de la « flamme de la vérité vraie », qui serait cachée par les médias, les États, les politiques, les scientifiques
  • se positionne en opposition au reste de monde qui ne sait pas
  • accumulation d’arguments, qui même s’ils sont tous douteux, voire faux, donne l’impression, que quand même, il n’y a pas de fumée sans feu
  • les thèmes de prédilections sont les histoires impliquant les services secrets, en particulier américains, les atteints à la santé (la propagation de virus, les vaccins, …) , les juifs, les sionistes, les francs maçons, …
  • de nombreuses victimes, ce qui génère une culpabilité de ne pas croire le discours, puisqu’il prétend défendre ce qui est arrivé à ces victimes

Il est frappant de constater que lors de la diffusion de cette fausse vidéo complotiste, les ressorts de la crédibilité sont les même qu’ailleurs : lien avec des stars, lien personnels (pour amorcer la diffusion sur les réseaux sociaux), sites de référence, mettre en avant un travail (dans le message de diffusion de la vidéo).

Je vous invite vivement à visionner le documentaire de Thomas Huchon visible ici Comment nous avons piégé les complotistes, pour avoir les détails de cette expérience. Un bémol pourtant (à part le vieux bruit de modem des années 90s pour illustrer la mise en ligne d’une vidéo sur youtube … ?!??? … ). Une caractéristique – pour le coup très complotiste ! du ton du documentaire : L'(A)autre est mal intentionné. « Les complotistes » sont posés comme les autres des journalistes et de leur audience. Il s’agit de les « piéger », comme si « nous », les journalistes et le spectateur étaient en guerre contre « eux ». Eux qui veulent délibérément nous tromper puisqu’ « ils font tout pour que cela ait l’air vrai », « tirant profit d’internet » où ils ont « conquis une place importante ». Cette catégorisation entre « eux », les complotistes (les méchants), « nous » , les non complotistes (les gentils) avec au milieu les « indécis » qui doutent (et que les gentils doivent sauver…) est un artéfact de la pensée analytique, mais n’a pas d’intérêt. Stigmatiser ceux qui croient aux discours complotistes ne fera pas reculer ces discours. De plus, je ne crois pas que la majorité de ceux qui créer ou relaient ces théories ont l’intention de tromper. Au contraire, le plus souvent ils ont la sensation d’être les sauveurs qui vont vous sortir de l’ignorance dans laquelle ils pensent que vous êtes. Certes, les têtes d’affiche du domaine en tire un profit personnel, ne serait-ce que pour leur ego, et mettre en place un site qui diffuse à grande échelle des informations sans les vérifier est – au minimum – douteux. Mais, les producteurs de vidéos comme « Lionel Perrottin » et la plupart des relais de ces discours croient à ce qu’ils font. C’est même ce qui les rend souvent plus crédibles : ils sont tellement convaincus, qu’on a d’autant plus de mal à envisager qu’ils disent n’importe quoi…

Avec les réseaux sociaux, relayer une information ne coute qu’un clic. Pour la plupart des gens, la question de la vérification de l’information ne se pose pas. Le New-York Times a récemment décortiqué la façon dont une fausse nouvelle s’est propagée How Fake News Goes Viral. Des mécanismes irrationnels du psychisme sont visiblement en jeu. D’après l’enquête du NYT, il semble que les gens relaient l’information non pas parce qu’elle est vérifiée, mais parce qu’elle correspond à ce qu’ils aimeraient entendre. Il est probable que parfois, c’est précisément parce que la personne n’est pas très sûre qu’elle partage, simplement parce que le sujet la touche.

Le commentateur et l’un des intervenant du documentaire de Spicee semblent regretter qu’après sa mise en ligne il n’y ait aucun « garde fou », pas de « filtre » qui empêche le grand public d’accéder à ce contenu. On peut certes regretter le puritanisme de Facebook qui censure une paire de sein, mais soit dit en passant, personne ne vous oblige à donner votre contenu à ces puritains qui font tout pour vous capturer, vous et vos données et en tirer profit. Il est totalement illusoire d’imaginer un système de contrôle des contenus sur internet ou les réseaux sociaux : outre les volumes délirants qu’il faudrait traiter, comment décider où mettre la limite entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ? Qui déciderait ? La censure n’est pas une solution. Ce qu’il faut, c’est que petit à petit, les esprits s’habituent à cette nouvelle forme de diffusion de l’information qu’est le web et apprennent à faire eux-même le tri.

Manuel d'autodéfense intellectuelle, Sophie,Mazet

Confrontée à ses étudiants qui gobait sans broncher des histoires totalement loufoques pour peu qu’elles soit présentées dans sa classe, sous forme d’article, Isabelle Mazet a rédigé un manuel d’autodéfense intellectuelle

En 2007, également inspiré par la phrase de Chomsky « Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. » Normand Baillargeon en avait déjà publié un, avec des illustrations de Charb.

Pour terminer sur une note comique, petit cadeau de la maison – si vous parlez anglais – une version finalement assez similaire de cette analyse des points caractéristiques d’un discours complotiste :

Conspiracy theory : Science fiction for people who don’t know they are watching science fiction, John Oliver, Last Week Tonight.

Véronique Gendner

11 décembre, 2016